Hélène ou l'innocuité de l'ennui

aout 2025

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La nouvelle qui suit est un hommage à Sade. L’histoire s’insère après la nuit passée chez Olympe. Cherchez ici la phrase «Olimpe est le nom de mon enfance» pour avoir le début de la scène.

Olympe et Juliette dorment. Dans le texte de Sade, au réveil Juliette aide Olympe à enterrer la victime. Dans mon texte, je bifurque au réveil.


Hélène ou l’innocuité de l’ennui

Je m’éveillai la première. À côté de moi, Olympe dormait, abandonnée, telle une proie qu’on aurait oubliée dans le piège. À quoi bon respecter plus longtemps cette compagne ? À quoi bon souffrir de son empire, quand l’occasion d’affermir le mien se présente si naturellement ? L’idée de trahison m’embrasa comme l’ivresse la plus délicieuse. Le lien de mort encore humide, ce nerf de chanvre qui avait étranglé la fille, je le saisis : instrument docile, il devait me servir une seconde fois.

Je me dressai d’un mouvement souple, et, passant la corde aux pieds d’Olympe, je la tirai avec violence, de sorte qu’elle se trouva suspendue la tête en bas, ses bras cherchant en vain à se raccrocher aux draperies. Le sang lui monta au visage, et bientôt les veines de son front s’enflèrent d’un carmin splendide.

Je me jetai sur elle comme une bacchante en délire, la rouant de coups, mordant ses chairs renversées, marquant son corps de mes empreintes sanglantes. Elle hurlait de douleurs et de supplications, et quand, dans ses cris, s’échappait le nom de Juliette — qui m’excite et m’enrage entre tous — mes coups redoublaient, plus pressants, plus furieux, comme si ce simple son attisait à l’infini mes fureurs.

Je saisis une bougie dont la flamme vacillante répandait déjà ses lueurs coupables : je l’appliquai à ses cheveux qui, pendants et vulnérables, s’embrasèrent aussitôt. Tandis que mes yeux s’abreuvaient de ce spectacle, ma main descendit vers ma chair, et le plaisir que je me donnais égalait celui que mes regards trouvaient dans l’horreur. Ainsi mes sens se partageaient, l’un savourant l’incendie du visage, l’autre le feu qu’il rallumait dans mon propre corps.

Mais il ne me suffisait pas d’un seul supplice. J’enfonçai des fruits jusqu’au fond de sa gorge, l’étouffant sous l’excès même de cette offrande empoisonnée. Ses râles, déjà couverts par le crépitement du feu, se muèrent en suffocation muette. Alors, tandis que ma main droite continuait de m’offrir les plaisirs que je recherchais, ma langue les rendait à Olympe, et trois de mes doigts s’inséraient là où je savais qu’elle prenait le plus de volupté. De sorte que la souffrance atroce de l’asphyxie s’unit pour elle au transport de la jouissance, et je m’enivrai à l’idée qu’elle mourait peut-être dans le même spasme qui m’emportait.

Lorsqu’enfin Olympe expira, j’étais trempée de sueur et de sang, mes cheveux collés à mes tempes, mes seins luisant des éclaboussures du carnage. Je me laissai choir auprès du premier cadavre, et, m’emparant de sa main glacée, je l’utilisai à la place de la mienne pour achever mes transports dans une confusion de mort et de désir.

C’est alors qu’une porte, que je n’avais point entendue s’ouvrir, laissa entrer une femme. Elle contempla le carnage d’un œil dégoûté, et son regard, avant de se détourner, se posa un instant sur mon corps en désordre.

— Salut, Hélène, dit-elle d’une voix égale. Tu joues encore à ça ?

Je me tournai vers elle.

— J’aime, répondis-je, à me donner ce plaisir rare qui consiste à disposer de la vie d’autrui, à la broyer, à la manier comme un jouet. L’homme qui se refuse cette ivresse se mutile lui-même : car, si je trouve mon équilibre dans l’excès du sang, n’est-ce pas violence contre ma nature que de m’en détourner ?

Alice, car elle se nommait ainsi, haussa les sourcils.

— Tout ce sang, ces cris, tu ne trouves pas cela répugnant ?

— Répugnant ? dis-je en riant. Mais, ma chère, les victimes abondent, et leur perte n’appauvrit pas l’univers. Leur existence est si peu de chose qu’il serait folie de ménager ce qui se remplace à l’infini. Ce n’est donc point cruauté mais sagesse que d’en user à mon gré. Et quand bien même leur destruction me procurerait seule la paix de l’âme et la vigueur du corps, ne serait-ce pas une barbarie contre moi-même que de m’y refuser ? Laisser ma nature en famine, étouffer ses cris pour complaire à une morale étrangère, n’est-ce pas là le véritable crime ?

Tu m’accuses du sang, des cris, de ces convulsions qui t’offensent ; mais n’exerces-tu pas, toi aussi, tes caprices meurtriers ? Quand tu jettes ton hameçon dans les lacs, ne tues-tu pas, pour un passe-temps frivole, des êtres qui n’ont rien demandé à ton plaisir ? Leurs agitations, leurs tremblements sous ta main, ne sont-ils pas de même nature que celles qui m’enchantent ici ? Qu’on ne me parle donc point de hiérarchie entre ces vies : les unes et les autres se valent; leur création et leur perte sont égales.

Vois-tu, Alice, la vérité est simple : tous les goûts sont inscrits en nous comme autant de lois secrètes, et les violer serait pire que de les assouvir. Car si je refuse la pente qui m’emporte, je ne détruis pas seulement mes victimes, je détruis ce qui me constitue, je renie l’unique règle que j’ai reçue : être fidèle à mes désirs. Voilà pourquoi mes plaisirs sont justes, et les tiens également, car ils suivent ton penchant. Mais que tu condamnes les miens pendant que tu exerces les tiens, voilà l’inconséquence, voilà l’absurdité.

Alice soupira, indifférente à mes paroles. Elle haussa les épaules comme on chasse une mouche importune.

— Bon, dit-elle. On doit y aller. La réunion va reprendre.

Et elle sortit.

Épilogue

Je retirai la combinaison qui m’enveloppait et ajustai mon chignon. Je replaçai sur ma poitrine le badge où l’on avait imprimé ce nom banal et sans forces que je hais : Hélène. J’éteignis l’ordinateur ; Alice était déjà debout, à mes côtés. Nous prîmes ensemble le chemin de la salle de réunion, où l’ennui quotidien allait reprendre ses droits.